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lundi 3 août 2026
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Politique

Des mpaka fo aux mpangala-jaza : le danger des raccourcis basés sur les rumeurs

lundi 3 août | Ikala Paingotra |  72 visites  | 1 commentaire 

Bien malgré elle, la franc-maçonnerie malgache est actuellement mise sur le devant de la scène médiatique dans un contexte de psychose liée à la vague de kidnappings et de meurtres. L’opinion publique a besoin de réponses, et la recherche de coupables est devenue une priorité pour les autorités. Le pays du tsaho et du honohono n’a jamais dédaigné faire preuve de créativité quand les preuves sont faibles. À défaut, un bouc émissaire fera l’affaire.

Les déclarations de certaines autorités, mais également une campagne de communication orchestrée sur Facebook par des comptes soutenant le pouvoir animent les rumeurs : les francs-maçons feraient des sacrifices humains, ils auraient des sources d’argent illimité, et autres balivernes qui émoustillent les esprits superficiels en quête d’émotions fortes. Pour les peu soucieux de sens critique, passer des mpaka fo aux mpangala-jaza est un raccourci naturel : le fruit de la rencontre entre un faible niveau d’éducation, l’émergence d’une bigoterie fanatique qui s’en prend à tout ce qui n’est pas d’essence chrétienne (y compris les cultes traditionnels), et une propension à manipuler la religion à des fins politiques depuis des décennies.

Dans la période trouble actuelle à laquelle fait face la franc-maçonnerie malgache, celle-ci subit les conséquences de trois facteurs.

Le premier est le mythe de la société secrète, qui alimente fantasme et suspicion. Toutefois, on ne voit pas trop ce que cela signifie au XXIème siècle, lorsque conférences publiques, livres, vidéos sur YouTube, pages Facebook et sites internet parlent ouvertement de la franc-maçonnerie. Les organisations maçonniques sont enregistrées au ministère de l’Intérieur, et sont régies par le régime des associations (ordonnance 60-133 du 3 octobre 1960). La franc-maçonnerie n’est donc secrète que pour ceux qui n’ont pas la curiosité, voire la capacité intellectuelle, de chercher au-delà du mythe. Dans les pays développés au sens du PIB et des mentalités, les temples sont connus, et par exemple aux États-Unis les masonic hospitals ont pignon sur rue. Le terme discret est donc plus adéquat que celui de secret.

Le deuxième est la volonté de certains réseaux francs-maçons de vouloir « œuvrer dans la Cité » de manière concrète en investissant le champ politique, et en procédant à des recrutements intéressés dans cette perspective. À Madagascar, ce mouvement s’est intensifié pendant les années 2000 et s’est accéléré avec la crise de 2009. À long terme, cela a créé des scissions entre les tenants de la voie traditionnelle, qui considèrent la franc-maçonnerie comme une école de perfectionnement moral et spirituel, et ceux qui fantasment d’en faire un outil de contrôle de la société. Cette dernière vision dévoyée favorise les rumeurs et les suspicions d’une organisation associée à tort et à travers aux illuminati et autres sociétés secrètes ayant cette perspective. Normal qu’elle crée de la méfiance, auprès des pouvoirs politiques autoritaires.

Le troisième découle de ce qui précède. La dérive des motivations des recruteurs s’est automatiquement accompagnée d’une dérive des motivations des recrutés. La franc-maçonnerie malgache a donc vu l’entrée massive de gens qui n’avaient pas les qualités pour être là, ou qui étaient là pour de mauvaises raisons. Certains se sont singularisés par des actes peu compatibles avec l’esprit de la franc-maçonnerie et se sont fait légitimement exclure. Cela peut encourager des dénonciations calomnieuses de la part de frustrés, mais qui connaissent la maison et sont en mesure de guider l’inquisition.

L’histoire de la franc-maçonnerie dans le monde n’est pas exempte de dérives. Mais comme toute organisation humaine, elle est composée d’hommes et de femmes qui ont aussi leurs travers. Doit-on traiter l’ensemble de l’Église catholique de pornographique à partir des actes de nombreux prêtres en matière de pédophilie ou de viols des religieuses ? Doit-on accuser le mouvement Fifohazana d’atteinte à la sûreté de l’Etat, car de 2009 à 2025, des mpiandry notoires ont soutenu, béni ou perpétré des prises de pouvoir anticonstitutionnelles ? Doit-on qualifiée la FJKM de dévergondée parce qu’un de ses pasteurs a été attrapé dans un salon de massage ? Contrairement aux rumeurs sur les mpaka fo, tous ces faits sont bel et bien documentés.

Certes, il y a des faits qui méritent explication, comme la découverte d’ossements dans le temple perquisitionné à Ivandry. D’où proviennent-ils ? Mais de là à se précipiter pour les lier à la profanation de tombeaux, il y a un pas que nous laissons à d’autres le soin de franchir. Quant à la présence d’un document dont la seule lecture du titre « rituel funèbre » effraie les oreilles bigotes, ces dernières feraient aussi bien de se les boucher à l’écoute de la marche funèbre de Chopin ou de la valse funèbre de Schubert.

Rappelons que la rumeur attribuant le qualificatif de mpaka fo aux francs-maçons à Madagascar date du début du siècle, lorsque l’Évêque jésuite Jean-Baptiste Cazet Cazet les a qualifiés ainsi dans une brochure intitulée « Ny Framasao », publiée en janvier 1891. Monseigneur Cazet avait utilisé cette expression au sens figuré (« séducteurs ») pour discréditer les francs-maçons, dans un contexte de lutte d’influence entre Français et Britanniques, ces derniers étant suspectés d’être proches des premières loges maçonniques du pays. Mais il n’en fallut pas plus pour que le sens littéral ne se répande dans l’opinion publique, surtout chez ceux qui n’ont pas eu beaucoup d’instruction. L’imaginaire populaire a donc favorisé l’image de francs-maçons parcourant les rues à la recherche de cœurs pour procéder à des sacrifices humains. Ces rumeurs perdurent depuis la fin du XIXème siècle et sont crues jusqu’à aujourd’hui. Dans sa plainte déposée à l’époque contre Mgr Cazet pour diffamation, la franc-maçonnerie malgache a eu gain de cause. Malheureusement, le mal était fait, et les gens se souviennent du terme mpaka fo associé aux francs-maçons, et non de la condamnation de Mgr Cazet.

Un lourd passé de persécutions

L’histoire de la planète rappelle également que les régimes autoritaires, voire dictatoriaux, ont persécuté la franc-maçonnerie. Cela a commencé dès 1738 avec l’Église catholique qui l’a condamnée par la bulle In eminenti du pape Clément XII, l’accusant de relativisme religieux et de conspiration occulte. Par la suite, les dictatures de la première moitié du XXème siècle lui ont emboîté le pas, pour des raisons politiques.

En France, la loi du 13 août 1940 promulguée par le régime de Vichy, allié des nazis, dissout les sociétés secrètes et interdit la franc-maçonnerie, sous le prétexte d’avoir favorisé la défaite française. Une loi de 1941 ordonne la publication des noms de plus de 16 000 dignitaires maçons au Journal officiel, les privant de leurs emplois. Les francs-maçons sont interdits d’exercer dans la fonction publique. Les loges sont pillées, les fichiers saisis et des centaines de francs-maçons sont arrêtés, persécutés ou déportés vers les camps de concentration. Leurs biens sont confisqués.

En Espagne, sous la dictature de Franco (1939-1975), une loi de 1940 provoque la répression de la franc-maçonnerie et du communisme, entraînant des condamnations et l’exil forcé des membres. En Italie, en 1925, le régime fasciste de Benito Mussolini interdit les sociétés secrètes, dans le but de détruire les loges maçonniques perçues comme ennemies de l’État. L’ob le rjectif était d’éliminer toute opposition politique indépendante. Des escouades fascistes ont attaqué et démoli des temples maçonniques et des bibliothèques dans plusieurs villes italiennes. En Allemagne, le régime nazi d’Adolf Hitler (1933-1945) assimile les francs-maçons aux complots judéo-bolcheviques, et procède à des arrestations massives et déportation de nombreux membres dans les camps de concentration. En Union soviétique, la franc-maçonnerie est considérée comme bourgeoise et contre-révolutionnaire par les bolcheviques dès les débuts du régime, qui la liquide.

En Afrique, les années soixante ont vu les États nouvellement indépendants prendre des mesures de répression de la franc-maçonnerie, avant un retour progressif à la tolérance dans les années 1970. En Côte d’Ivoire, le président Félix Houphouët-Boigny a interdit et réprimé les loges en 1963, après avoir craint un complot. Des mesures d’interdiction ou de surveillance ont aussi touché le Bénin, le Zaïre, la Guinée et le Mali durant la même décennie. La franc-maçonnerie ouest-africaine a trouvé la parade : nommer les chefs d’État à la tête des obédiences, ce qui les rassure quant à l’absence de risque d’opposition politique. Parmi ceux souvent cités, les « frères » Sassou-Ngesso, Biya ou Bongo, dont la longévité au pouvoir souligne leur qualité de démocrates et d’humanistes engagés, contribuant ainsi à une image déplorable de la franc-maçonnerie africaine, souvent associée aux affaires d’activisme politique de la franc-maçonnerie française.

De ce rappel historique, deux éléments transversaux apparaissent et lient tous ces épisodes. Premièrement, la persécution a eu lieu dans des espaces non démocratiques, marqués par une volonté d’imposer par la force une pensée unique, qu’elle soit religieuse ou politique. Par son profil d’association de libres penseurs, la franc-maçonnerie ne pouvait qu’éveiller la suspicion, voire la haine des pouvoirs politiques peu soucieux des libertés. On n’a jamais vu dans l’histoire des régimes démocratiques s’attaquer aux francs-maçons, sauf, et à juste titre, pour les dérives en violation de la Loi, comme dans le cas du récent procès de la loge Athanor en France. Deuxièmement, le rappel de ces épisodes de persécution nous ramène à des siècles passés, ce qui montre un choix à faire pour le sens de l’Histoire : marcher vers le XVIIIème siècle, avec pour références Hitler, Mussolini, Pétain, Staline, et Franco ?

1 commentaire

Vos commentaires

  • 3 août à 11:01 | citoyendumonde (#4292)

    On a accusé les étrangers (vazaha)responsables de tous nos malheurs, puis les karana, maintenant les franc-maçons après on va se bouffer entre nous.
    Pas plus tard que le weekend dernier, nos responsables politiques se sont affichés à Ankaramalaza pour exorciser le pays ou pour s’exorciser ?
    On parle beaucoup aussi d’État fédéral, d’État unitaire à Ivato, pour l’instant on vit dans un pays sanguinaire sans ennemi visible où le peuple aime se faire justice et des chefs d’Etat (anciens comme nouveaux)qui manipulent bien la bible pour asseoir ou fortifier leur pouvoir.

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