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vendredi 13 mars 2026
Antananarivo | 15h34
 

Editorial

Herintsalama, ou le mauvais procès fait à un gouvernement de l’action

vendredi 13 mars | Lalatiana Pitchboule |  673 visites  | 8 commentaires 

À Madagascar, on aime beaucoup parler de stabilité. C’est un mot pratique : il sert dans les discours, dans les communiqués, dans les salons diplomatiques, dans les conversations de chancellerie. Tout le monde s’en réclame. Mais, au fond, peu de gens l’acceptent vraiment dès lors qu’elle prend la forme ingrate de la méthode, de la patience, de la continuité administrative. On veut la stabilité en slogan ; on la refuse dès qu’elle devient discipline.

Le limogeage du Premier ministre Herintsalama Rajaonarivelo a parfaitement illustré ce travers national. En pleine transition, dans un moment où l’on prétendait justement remettre l’État debout, l’exécutif a choisi de casser la chaîne gouvernementale de manière brutale. Le résultat est saisissant : au nom de la stabilité, on a créé une nouvelle séquence d’instabilité. Au nom de la refondation, on a donné le spectacle d’un pouvoir encore travaillé par les réflexes de rupture soudaine, de sanction opaque et de recomposition improvisée.

Le problème n’est pas qu’Herintsalama ait été critiqué. En politique, et plus encore dans un moment de crise, la critique est normale. Le problème est qu’il a très vite été transformé en cible commode, en coupable de synthèse, en réceptacle de frustrations multiples. On lui a fait un procès de climat avant de faire un bilan. On a jugé un homme à travers sa réputation supposée, sa sociologie, ses fréquentations réelles ou fantasmées, bien avant d’examiner sérieusement ce qu’il avait engagé.

Car Herintsalama partait avec un handicap lourd : il n’incarnait pas la pureté révolutionnaire. Son parcours, sa proximité avec les milieux économiques, sa capacité à parler aux partenaires financiers, aux bailleurs, aux institutions, tout cela le rendait immédiatement suspect aux yeux de ceux qui veulent voir dans toute compétence installée la trace d’une compromission. Dans un pays où l’ancien pouvoir a laissé derrière lui une telle défiance, il suffisait qu’un homme paraisse trop familier des circuits d’influence, trop connu des partenaires classiques, trop acceptable pour le “système”, pour que l’accusation implicite tombe : celui-là doit forcément être proche des corrompus d’hier.

C’est là que commence l’hypocrisie. Car que demandait-on au départ ? Un chef de gouvernement capable de remettre les ministères en ordre, de parler aux partenaires, de rassurer les bailleurs, de rendre le pays à nouveau lisible, de stabiliser la machine publique et de transformer une victoire politique en séquence gouvernable. Autrement dit, on voulait précisément un profil comme le sien. Mais une fois ce profil nommé, on s’est mis à lui reprocher ce qui faisait justement son utilité potentielle : son expérience, sa lisibilité, sa capacité d’interlocution, sa compatibilité avec les circuits classiques de coopération et de financement.

On lui demandait d’être efficace sans avoir de passé. Crédible sans avoir fréquenté personne. Compétent sans avoir jamais approché les centres de pouvoir. Ferme sans être froid. Visible sans être spectaculaire. En somme, on lui demandait l’impossible : être un homme d’État sans porter les stigmates d’aucune histoire.

Pourtant, quand on sort du bavardage, on voit bien qu’il n’y avait pas seulement autour de lui un gouvernement de façade. Il y avait une logique. Une équipe de transition n’est pas là pour plaire, mais pour tenir. Elle doit gérer les urgences, remettre de la cohérence, faire tourner l’administration, produire des premiers résultats, préparer les réformes et tracer un chemin vers le retour à un ordre institutionnel plus stable.

C’était, au moins dans son principe, le sens du programme qui avait été mis en avant : répondre à l’urgence sociale et économique, réorganiser l’État, relancer les services essentiels, améliorer la gouvernance, préparer les élections.

Autrement dit, il ne s’agissait pas d’un gouvernement de parade, mais d’un gouvernement de mission.

Et c’est sans doute cela qui a fait sa faiblesse politique. Les hommes d’action ont souvent un défaut fatal : ils croient que le travail parlera pour eux. Or, à Madagascar comme ailleurs, le travail silencieux ne parle jamais seul. Il faut le montrer, le raconter, le scénariser, le défendre. Si vous ne racontez pas le chantier, vos adversaires raconteront l’échec. Si vous ne produisez pas de récit, on produira contre vous une réputation. Si vous ne rendez pas visible l’effort, la foule ne verra que l’absence d’effets immédiats.

Herintsalama semble avoir gouverné comme un homme convaincu que l’action l’emporterait sur l’image. C’était peut-être moralement respectable. C’était politiquement suicidaire. Dans une transition aussi nerveuse, traversée de méfiances, de frustrations et d’ambitions concurrentes, un gouvernement tourné vers l’exécution mais peu armé pour la bataille de perception devient une proie idéale. On peut l’accuser de tout, précisément parce qu’il laisse aux autres le monopole de la mise en scène.

Cela a d’autant plus compté que le contexte n’était pas neutre. Une transition n’est jamais seulement un moment de redressement. C’est aussi un marché politique. Chacun y avance ses pions. Les ambitieux locaux veulent leur place. Les déçus de la vieille classe dirigeante cherchent à revenir par d’autres portes. Les nouveaux radicaux veulent capitaliser sur la colère. Les influenceurs, les groupes d’opinion, les réseaux militants, les opérateurs économiques, les appareils partisans en recomposition veulent tous peser sur la suite.

Et dans ce genre de moment, les influences exogènes ne restent jamais à la porte. Madagascar, depuis le changement de pouvoir, est redevenue un terrain lisible de compétition d’influences. Il y a les partenaires traditionnels, ceux qui veulent un pays stabilisé, prévisible, réinsérable dans les circuits classiques de coopération, de financement et de reconnaissance diplomatique.

Et puis il y a d’autres forces, d’autres puissances, d’autres agendas, plus intéressés par une redistribution des cartes, par une ouverture de nouveaux espaces d’influence, par des repositionnements géopolitiques profitant de la fragilité du moment.

Dans un tel paysage, un Premier ministre trop lisible pour les partenaires financiers classiques peut devenir gênant. Non parce qu’il trahirait la nation, comme le disent les plus simplistes, mais parce qu’il donne forme à une orientation : celle d’un pouvoir qui se normalise, se structure, se rend fréquentable, se rend solvable, se rend négociable dans les cadres habituels. Cela peut rassurer certains. Cela peut en inquiéter d’autres. Cela peut surtout contrarier ceux qui, à l’intérieur comme à l’extérieur, préfèrent un terrain plus fluide, plus instable, plus disponible aux jeux de repositionnement.

C’est là que le procès fait à Herintsalama devient politiquement révélateur. On l’a attaqué comme homme supposément trop proche des anciens réseaux. Peut-être, en partie. On l’a accusé d’être trop compatible avec les bailleurs et partenaires traditionnels. Sans doute. Mais ces accusations, qui ont nourri sa mauvaise réputation, disent moins sa culpabilité qu’un conflit de lignes au sein même de la transition.

Fallait-il un gouvernement de stabilisation arrimé à une logique de continuité administrative, de crédibilité financière et de lisibilité diplomatique ? Ou fallait-il au contraire une ligne plus dure, plus politique, plus mobile, plus soucieuse d’équilibres internes et d’ouvertures géopolitiques nouvelles ?

Au fond, Herintsalama a sans doute payé cette contradiction-là. Il était trop compromis pour les tenants d’une rupture absolue, mais trop structurant pour ceux qui avaient intérêt à ce que la transition demeure un espace de lutte ouverte. Trop gris pour les amateurs de pureté. Trop sérieux pour les entrepreneurs d’agitation. Trop discret pour ceux qui vivent de récit. Trop gouvernant pour ceux qui veulent d’abord se positionner.

Cela n’absout pas ses insuffisances. Il est probable qu’il ait sous-estimé la puissance de la défiance. Il est probable aussi qu’il n’ait pas compris assez vite qu’à Madagascar, après une rupture de pouvoir, on ne gouverne pas seulement contre les urgences matérielles ; on gouverne aussi contre les soupçons, contre les fantômes de l’ancien régime, contre les impatiences d’une jeunesse qui veut voir des signes, des gestes, des ruptures visibles. Il a peut-être cru qu’il suffisait d’être au travail. Il aurait fallu, en plus, prouver sans cesse qu’il ne travaillait pas pour la restauration d’un monde ancien.

Mais il faut remettre les choses à l’endroit : ce gouvernement n’a pas été renversé par la preuve éclatante de son inaction. Il a été emporté par un récit. Le récit d’un homme trop proche des anciens. Le récit d’un pouvoir trop proche des partenaires classiques. Le récit d’un exécutif incapable de sentir la rue. En un mot : il a été vaincu moins par ses résultats que par ce que les autres ont réussi à faire croire de lui.

C’est en cela que le procès a été mauvais. Non parce qu’Herintsalama serait un saint, ni parce que son gouvernement aurait été parfait. Mais parce qu’on l’a davantage condamné sur son pedigree que sur son œuvre, sur son odeur que sur sa méthode, sur sa réputation que sur son action.

À Madagascar, c’est une vieille maladie : on adore les procès de pureté, on déteste les hommes qui travaillent dans le gris du réel. On veut des ruptures, des symboles, des têtes qui tombent. On aime moins les tableaux de bord, les arbitrages, les enchaînements administratifs, les négociations laborieuses et les équilibres ingrats.

Herintsalama aura payé ce malentendu jusqu’au bout. Son vrai tort n’était peut-être pas d’être incompétent, ni même d’être compromis au sens grossier du terme. Son tort était d’incarner une stabilisation possible dans un moment où trop d’acteurs avaient intérêt, pour des raisons différentes, à empêcher qu’elle se consolide vraiment.

Et ceux qui l’ont poussé dehors au nom de on ne sait quoi devront un jour répondre à deux questions simples : pourquoi, à Madagascar, la stabilité commence-t-elle si souvent par l’éviction de ceux qui tentaient, maladroitement peut-être, de lui donner une forme ? Quand donc apprendront ils que le pays plonge depuis 60 ans à cause de ces coups d’Etat à répétition… Parce qu’on vient bien ici d’assister à un nouveau coup d’Etat institutionnel.

Par Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) 12/03/2026
Les Chroniques de Ragidro

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P.-S.

Je joins ici le témoignage de l’intérieur d’un conseiller technique que je connais irréprochable

8 commentaires

Vos commentaires

  • 13 mars à 11:36 | Vohitra (#7654)

    C’est un éditorial plus que décevant, je n’ai jamais cru que son auteur est pire que les premiers de chez les cireurs de pompe...

    La réalité est simple mais non pas simpliste : c’est une erreur de casting, c’était sa nomination même qui n’aurait jamais dû avoir lieu du tout !

    Et cela, au nom de la révolte populaire, et par respect aux morts et blessés causés par les brutalités et sauvagerie bestiale de la force de répression aux ordres du criminel pilleur et fuyard établi à Dubaï ! C’est ça la pensée et code social reçus en héritage à partir du socle de l’éducation ancestrale propre à l’âme Malagasy et selon la croyance au grand Zanahary !

    Il n’aurait jamais dû être nommé en tant que PM celui là !

    C’est un compagnon de route de Ravatomanga, un proche des réseaux de bandes organisées mises en place par le régime déchu pour l’objectif ultime de capture de l’Etat Malagasy !

    Il y avait eu des morts et blessés pardi ! Et sa forte promiscuité avec les donneurs d’ordre est une des raisons principales justifiant l’erreur commise dans sa nomination même.

    Heureusement que le régime au pouvoir s’est ressaisi, on ne peut que s’en féliciter même s’il y avait eu quatre mois de retard pour le faire !

    Cordialement.

    Répondre

    • 13 mars à 13:04 | Isandra (#7070) répond à Vohitra

      A propos de la relation avec Mamy R :

      Rappel d’un article de LGDI du 13/06/2023 :

      "Beaucoup se demandent pourquoi Mamy Ravatomanga s’acharne sur Lola Rasoamaharo et l’a mis en prison. La réponse est Siteny Randrianasoloniaiko. En effet, quelques mois avant que les affaires ayant traîné La Gazette de la Grande île en justice n’explosent, Mamy Ravatomanga avait demandé à Lola Rasoamaharo de ne pas toucher Siteny Randrianasoloniaiko. Il avait mis en exergue le fait que Siteny était indispensable pour la suite de ses affaires et qu’il ne fallait pas s’en prendre à lui, malgré ses frasques.

      Cependant, en tant que journal qui tient à être juste et surtout à garder sa neutralité, La Gazette de la Grande île a quand même écrit des articles sur les dérives de Siteny. Mamy Ravatomanga avait réitéré quotidiennement ses avertissements à Lola qui n’a voulu rien entendre. Finalement, Mamy Ravatomanga a usé de son influence et de son pouvoir pour mettre en pratique ses avertissements. C’est pourquoi nous en sommes là actuellement.

      Il se trame quelque chose de grande envergure entre Mamy Ravatomanga et Siteny Randrianasoloniaiko, deux hommes puissants détenant le monopole de tous les secteurs économiques de l’île. Les ressources naturelles, les productions agricoles et les entreprises de transformations sont toutes sous leur contrôle. Si on laisse faire, ce pays va servir de réfrigérateur géant à ces deux hommes qui vont se servir à gogo sans rien laisser à la population."

    • 13 mars à 13:08 | Isandra (#7070) répond à Vohitra

      De ce fait, si on suit votre raisonnement, la GEN pluriel a raison, il faut tout dissoudre, ils ont tous déjà touché Mamy R pour le moment qualifié comme le diable incarné.

    • 13 mars à 14:13 | Vohitra (#7654) répond à Vohitra

      Isandra,

      Pour de multiples raisons, on ne partage pas les mêmes avis sur la vie politique dans le pays, d’ailleurs, on ne se trouve pas sur les mêmes bords dans le domaine...

      Mais en ce qui concerne le sujet soulevé, je suis du même avis que vous.

      En effet, Siteny est un produit du système Ravatomanga, et l’autre K.D n’est autre qu’un ancien outil à l’usage du système Ravatomanga aussi...

      Le penchant avéré pour le métal jaune y est pour quelque chose, ce n’est qu’un début, pour s’étendre et s’épancher dans tous les secteurs rentables après...

      Le financement de la campagne au cours de la légendaire trahison du groupe C10 de 2023 n’était qu’une illustration dans ce sens...dans le but ultime de légaliser et légitimer la victoire du criminel fuyard de Dubaï.

      Ce qui se passe actuellement, c’est pareil à l’histoire de la pègre dans les années 1930 aux Etats Unis...une fois le caïd éliminé du circuit, les ambitieux lieutenants montaient aux trônes de l’empire du mal...

      Oui, les Gen Y, Z ont raison, de fortes raisons...

    • 13 mars à 15:31 | Isandra (#7070) répond à Vohitra

      Vohitra,

      Cette citation biblique est toujours valable :"les mauvaises compagnies corrompent les bonnes moeurs.

      Peut-être, le Colonel aurait eu de bonne intention, quand il avait décidé de prendre le pouvoir, mais, il a choisi des mauvaises compagnies, et celles-ci corrompent ses bonnes moeurs de mpiandry,...

  • 13 mars à 12:57 | Isandra (#7070)

    En fait, en dissolvant le gouvernement, la junte a choisi la facilité au lieu de la sortie de crise pour tenter de calmer la GEN pluriels,...qui ont réclamé la dissolution de toutes institutions.

    Elle prend la posture d’un régime de CDI, mais, non pas CDD, dont la mission principale, c’est le retour à l’ordre constitutionnel, alors qu’apparemment, elle utilise cette transition pour préparer la légitimation leur mandat par voie démocratique(pseudo),...et ne vous étonnez plus si elle ne respectera pas lors de cette nomination de PM, la règle non écrite.

    Répondre

    • 13 mars à 13:17 | Jipo (#4988) répond à Isandra

      C ’est plus fort que vous : changez de main !!!
      il faisait quoi votre 6e dan ??? en PIRE !

  • 13 mars à 13:13 | Jipo (#4988)

    Il est difficile de menager la chèvre et le choux, d’ essayer de contenter tout le monde pour au final ne contenter personne .
    Ce qui est dommage c ’est que malgré son avidité ( pour ne pas dire ambition) il a essayé de tirer son épingle du jeu avec les compétences qu’ il a acquises et que la majorité n’ avait pas .
    On se retrouve à se priver de quelqu’ un de compétent dans son domaine qu’ il aurait fallu encadrer et surveiller, profiter de ses compétences m’ aurait paru plus judicieux, devant une majorité d’ avides et d’ incultes qui ne cherchent qu’ à être à la place de celui en difficulté qu’ils vont lâchement mettre à terre .
    Il n’ y a aucun patriotisme, aucun nationalisme, seuls l’ avidité du pouvoir & de l’ argent est leur motivation locomotrice .
    Sans prendre sa défense ( je ne le connais pas ) que celui qui n’ a jamais fauté lui lance la 1ère pierre et juste vous demander : à sa place vous auriez fait quoi ?
    Il a mis son expérience au service de l’ Etat et indirectement du Pays, il ne l’ aurait pas fait on l’ aurait aussi accusé de traitre, (c ’est l’ histoire du baston merda ...)
    Cette petite vidéo en décrit le plus parfait exemple, ce monsieur a vécu longtemps en Angleterre pour finir sur l’ ile soeur, il y décrit la politique suicidaire des Anglais identique à celle de vander la hyène & son acolyte( larbin) macron en aussi lamentable...
    https://www.youtube.com/watch?v=sUmJ30GG678
    Réponse d’ une connaissance qui connait tres bien la situation & triste réalité, il va de soi que toute similitude avec ce qui se déroule sous vos yeux ne peut qu’ être de la conspiration et fortuite ...
    De rajouter que meme les plus grands ( bandits ) sont approchés par soit les politiques, soit les mafieux et ils ne peuvent y échapper un Dukon moretti s’ est retrouvé à défendre les pires criminels sans le moindre scrupule, en remerciement il a été nommé ministre de la justice : rien que ça ! ( il a servi le pouvoir et sa pomme, le reste ? ils s ’en tapent !)
    Quant à macron ils l’ ont reélu (du moins fait en sorte de ...)

    Répondre

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