Désireux sans doute de mettre fin aux suspicions de volonté vers une transition à rallonge, le colonel Randrianirina a rappelé hier lors d’une interview en marge d’une cérémonie que les nouvelles élections seront comme prévu organisées d’ici 24 mois. Il affiche ainsi une volonté conciliante envers les récentes déclarations de l’Union européenne et de l’Union africaine. Celles-ci ont souligné la volonté de la Communauté internationale de pousser pour un retour à l’ordre constitutionnel à travers des élections dans un horizon de deux ans.
Dans l’ensemble mouvant qu’est la scène géopolitique actuelle, le chef de l’État a martelé à plusieurs reprises que Madagascar établirait des relations avec tous les pays désireux de respecter ses intérêts. Dans le contexte post-Rajoelina, cette déclaration n’est pas anodine. Les sentiments anti-occidentaux prennent de l’ampleur en Afrique, à cause de blessures héritées du passé colonial, ou de la frustration causée par le comportement de certaines grandes puissances sur la scène internationale. Depuis quelques années, il y a dans les anciennes colonies françaises un rejet du système hérité de la Françafrique. Dans de nombreux pays africains francophones, l’opinion publique montre son ras-le-bol de l’omniprésence française, et cela a été un terreau favorable pour les coups d’État : 78% de ceux qui ont eu lieu en Afrique subsaharienne étaient dans d’anciennes colonies françaises (source : BBC).
Les experts en géopolitique et la presse internationale parlent de "ceinture de coups d’État" pour désigner une série de ces phénomènes qui ont eu lieu depuis 2020, formant une ceinture qui traverse l’Afrique d’Ouest en Est (voir illustration) : Mali (2020 et 2021), Guinée, Tchad et Soudan (2021), Burkina Faso (2022), Niger et Gabon (2023), Madagascar (2025). [1] Dans certains pays de cette zone comme le Mali, le Burkina Faso et le Niger, la France est supplantée par la Russie, et la sinistre milice Wagner a mené des opérations en Centrafrique (source : Centre d’études stratégiques de l’Afrique).
Le cas malgache
Dans le cas de Madagascar, le sentiment anti-français latent depuis la colonisation a été exacerbé par deux événements récents. Tout d’abord, la révélation que Andry Rajoelina avait demandé (et obtenu) la nationalité française en 2013, alors qu’il était encore chef d’État en exercice. Cela a été considéré comme une trahison, et fut un sujet de fortes polémiques lors de la campagne présidentielle de 2023. Autre facteur qui a aggravé le regard des Malgaches sur la France : c’est un avion de l’armée française qui aurait exfiltré Andry Rajoelina à partir de Sainte-Marie, lui permettant de fuir la Justice malgache.
Après ces épisodes scabreux, la France essaie de se maintenir à flots et de rester dans le jeu. Tout récemment, des soldats de l’armée française ont entraîné leurs homologues malgaches à l’utilisation de drones. De même, il y a des efforts pour maintenir les contacts diplomatiques entre Paris et Antananarivo, et la ministre des Affaires étrangères Christine Razanamahasoa s’implique fortement pour essayer de convaincre la France, les pays occidentaux et les organisations internationales qu’il n’y a pas eu de coup d’État à Madagascar, et donc aucune raison de mettre le pays au ban des nations.
De toutes manières, les pays occidentaux sont dans une situation qui ne leur laisse pas beaucoup le choix. Faire la fine bouche au nom de sacro-saints principes démocratiques pour l’accès au pouvoir, c’est laisser un boulevard aux intérêts pro-russes. Un faisceau convergent de phénomènes depuis octobre 2025 a mis en exergue la montée en puissance des clans proches de Moscou au sein du pouvoir actuel : audiences accordées par le Président de la refondation de la République de Madagascar, voyages de hiérarques Malgaches à Moscou ou de dignitaires russes à Antananarivo, les dons d’armes et de mise à disposition d’instructeurs), ainsi que la présence de drapeaux russes lors des derniers jours de manifestations de la Gen Z.
L’expansion des réseaux sociaux à l’échelle a également fait de la Russie un acteur majeur à l’échelle planétaire. Une enquête co-écrite avec un journaliste du New York Times sur l’implication russe dans la présidentielle de 2018 avait valu le prestigieux prix Pulitzer 2020 à la journaliste malgache Gaëlle Borgia. Récemment, juste avant la chute du régime Rajoelina, ses hiérarques avaient dénoncé une manipulation orchestrée de l’extérieur par le biais de robots informatiques. Si Andry Rajoelina et Patrick Rajoelina n’avaient pas désigné de cibles précises de leurs accusations, Rinah Rakotomanga avait clairement pointé du doigt la Russie lors d’une intervention à la télévision.
Nécessité de jouer à l’équilibriste
Dans ce monde complexe, les nouvelles autorités malgaches essaient de jouer aux équilibristes, avec pour le moment un certain succès. Elles sont assez lucides pour savoir qu’elles ne peuvent pas tourner le dos à l’Ouest, même si on imagine que ce n’est pas l’envie qui manque : malgré la propagande et les grandes envolées idéologiques, ni les Brics ni la Russie à elle seule ne peuvent suppléer à une rupture avec les membres du Club de Paris ou du Club de Londres. Selon des études pour l’année 2017, le montant des investissements russes faisait moins de 1% des investissements directs étrangers en Afrique (source : FDI / Financial Times).
Le style de coopération russe ou chinoise intéresse souvent les autocraties, car Moscou et Pékin ne s’embarrassent pas d’idéologie prodémocratie, et par conséquent ne se préoccupent pas de la transparence des élections ou de la répression de l’opposition. Mais sur le principe, on doit se demander avec objectivité quel serait le problème si le pays réorientait ses relations politiques et économiques vers l’Est, quand on voit le bilan des décennies de partenariat avec l’Occident. Reste à savoir quels sont les avantages que Madagascar pourrait en retirer, à part la livraison de kalachnikov et l’exportation de ressources minérales. Ceux qui accusent les partenariats avec les pays occidentaux de ne pas avoir permis à Madagascar de progresser doivent toutefois s’interroger s’il existe des success stories de pays du Tiers-Monde qui ont noué des partenariats avec la Russie.
Dans ce jeu de fanorona qui se joue actuellement à Madagascar, les grandes puissances occidentales font de leur mieux pour ne pas perdre du terrain. Leurs tentatives de séduction de la junte militaire au pouvoir à Madagascar doivent se lire à la lumière de la montée en puissance des clans pro-russes au sein de la classe politique au pouvoir. Outre les efforts français cités plus haut, les Américains viennent de dépêcher une mission à Antananarivo pour mener des négociations. Si le contenu des discussions reste flou, le colonel Randrianirina a confirmé que la partie américaine a demandé que Madagascar accueille les individus déportés par les États-Unis. On se demande avec curiosité quelle va être la réponse malgache, car ces derniers temps, ceux qui manquent d’esprit coopératif avec Washington l’ont payé d’une manière ou d’une autre : tarifs douaniers, opérations militaires, ban des visas etc. Pour le moment, force est de constater que Madagascar est relativement bien traité par les autorités américaines, par rapport à de nombreux autres États africains. Mais aura-t-elle la capacité et la volonté de dire non à cette demande incongrue ? À chaque échéance, la reconduction de l’Agoa reste par exemple une sempiternelle épée de Damoclès, et le délai d’un an récemment obtenu peut être perçu comme un encouragement à rester "coopératif".
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Vos commentaires
Rêves et Inconscience ,
le sous-développement chronique de certaines nations résulte directement de leur exploitation par les nations riches et développées.
Madagascar n’y échappe toujours pas.
Mais ont sont passés nos souverainistes et vrais patriotes ?
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Où en sommes-nous finalement par rapport au contexte ?
Le "nous" ici désigne bien évidemment le pays de Zanahary et son peuple.
Il y a quatre logiques d’acteurs étatiques ou institutionnels, ou encore trois blocs, qui tournent autour du pays en pratiquant des danses typiques avant d’opérer la prise ou la mainmise ou le contrôle avant l’irruption volontaire au centre de la mobilité de la proie...
La France, les États Unis, la Russie...ou Brics+, l’occident global, le pré-carré français en voie de repositionnement.
Et au centre, Madagasikara en pleine hésitation et atermoiements dans le processus de refondation de la République sous la houlette d’une "Directoire militaro-civile" sous la pression transmise et apportée par des organisations continentales, elles-même obeissantes à la logique de ses commanditaires influents selon la geopolitique des puissances...
La proie désignée est le pays de Zanahary, avec ses richesses indéniables ainsi que sa position géographique stratégique... Et particulièrement pour la France, la sécurité et stabilité dans ses possessions territoriales outre-mer, y compris le probleme des îles éparses.
Des faits geopolitiques qui avaient eu lieu récemment devraient orienter la réflexion afin de pouvoir éviter cette posture d’equilibriste à la merci de la moindre évolution incontrôlable dans le système instable :
– le kidnapping de Nicolas Maduro.
– le bombardement au Quatar pour l’assassinat des émissaires du Hamas.
– les bombardements au Nigeria et au Yémen
– réapparition avec force des tensions ethniques et religieuses dans certains pays dont la déstabilisation du système politique en place est rendue nécessaire afin de pouvoir contrôler une partie des territoires dans un but d’accaparement de ressources stratégiques.
Dans de telles situations et faits, les armes conventionnelles et les effectifs militaires ne sont plus importants... les percées technologiques à accès et diffusion limitées et les orientations des "power politics" et ses puissances navales qui determinent l’issue d’une situation donnée, mais surtout les arrangements qui existent toujours entre les "power politics"...
Compte tenu de ces situations geopolitiques, la posture qualifiée d’equilibriste du régime des Colonels ne sert à rien, peut être qualifiée d’impromptue voire déplacée...
Madagasikara n’est pas une boutique de "plats à emporter et à consommer ailleurs..." Qui pourra satisfaire cette logique du peuple de Zanahary ?
Bref, s’il y a quelques choses à consommer, faisons-le ensemble et sur place, après avoir passé à la caisse...
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